24/04/2011 - Lettre à mon évêque

Monseigneur,

Il n’est pas dans nos habitudes de nous écrire. Depuis quarante ans, nos chemins se sont croisés. A la Faculté de droit de Louvain ou à l’occasion des innombrables événements qui émaillent la vie politique, culturelle ou sociale de notre pays. Sans oublier ces émissions de radio ou de télévision dont nous sommes l’un et l’autre friands.

C’est en tête à tête que nous avons l’occasion d’échanger nos points de vue. Si nécessaire, nous nous disons nos quatre vérités. De manière courtoise, cela va de soi, et en essayant de comprendre les propos ou les agissements de l’autre.

En ce jour où les chrétiens fêtent la Résurrection, je me permets de rompre avec nos habitudes.

Le temps printanier, et même estival, aurait pu m’inciter à me perdre dans la foule de Pâques. Je n’en fis rien. Je préférai la compagnie d’un appareil de télévision. A treize heures, sur la RTBF, j’assistai, médusé, à votre entretien avec Thomas Gadisseux.

Mon sang n’a fait qu’un tour. Ce qui m’incite à prendre la plume. C’est plus fort que moi ! Je dois vous l’écrire ! Je suis obligé de dire — à vous, Monseigneur, ainsi qu’à vos confrères dans l’épiscopat — trois choses. 

Un. Le discours que l’Eglise adresse aujourd’hui aux fidèles et, plus largement, à la Belgique et au monde sonne faux. Deux. Il est loin de répondre à l’attente légitime du commun des mortels.  Trois. Plus grave encore, et je pèse mes mots, il ne s’inscrit dans la perspective d’une transmission correcte du message évangélique.

Comme vous le constatez, je ne mets pas de gants. Mais je sais que vous aimez la discussion, fût-elle vigoureuse. Si l’exorde ne vous a pas convaincu d’ignorer le reste de ma lettre, permettez-moi d’en développer les arguments.

 

1. — Le discours sonne faux.

Le jour des Rameaux, vous vous étiez refusé à tout commentaire sur l’affaire Vangheluwe. Vous n’aviez cure de la pression médiatique qui s’abattait sur vos épaules. Vous parlerez, précisiez-vous, au moment que vous aviez vous-même choisi. Soit à l’issue de l’office pascal.

Quelques Machiavels dont je suis — je le confesse — imaginèrent aussitôt que, huit jours plus tard, vous alliez sortir la « botte de Nevers ». Et réduire les importuns au silence. L’on pouvait présumer que le Vatican se serait exprimé dans l’intervalle. Et vous alliez pouvoir vous référer à des décisions tout à la fois sages et fermes. Votre silence s’expliquerait après-coup. Il fallait à la justice romaine le temps de délibérer en connaissance de cause.

En réalité, rien de tout cela. L’interview de ce dimanche fait pschitt. Rien de neuf, ni de Rome ni d’ailleurs. Votre mutisme pendant la Semaine sainte apparaît comme un caprice.

 J’ajoute que le mode d’argumentation que vous avez utilisé à cet instant n’est pas digne de vous. « Je n’ai pas vu l’ensemble de l’interview… J’ai d’autres occupations ». Cela me fait penser aux réponses embarrassées de ces centaines d’étudiants que vous avez interrogés à Louvain-la-Neuve et qui croient se sortir d’un mauvais pas en avouant n’avoir pas revu une partie de la matière… N’y a-t-il ni magnétoscopes, ni ordinateurs à Malines ? Et ne consulte-t-on jamais Youtube ?

Et puis, c’est pénible de le dire ainsi, vous êtes-vous rendu compte, vous le chouchou des médias, que l’interview du 24, à la RTBF, se rapprochait, jusque dans sa mise en scène, de celle du 14, sur VT4 ? Un homme d’Eglise sur la défensive face à un journaliste… Le scénario ne pouvait que mal tourner.

 

2. — Le discours est inapproprié.

Je vous écris aussi, Monseigneur, pour vous dire que, dans les circonstances du moment, les catholiques, et les autres, n’attendent pas que des mots, bien ou mal choisis. En toute impudence, j’ose rappeler que le Verbe lui-même s’est fait chair.  Que, durant sa vie terrestre, il a accompli des actes. Et que ceux-ci gardent encore sens aujourd’hui.

Il faut poser des gestes, pas pour le plaisir de se livrer à des démonstrations mais dans le souci de se faire comprendre.

Des gestes prophétiques… Dans le Petit abécédaire politique que publie de ces jours-ci, je me permets de rappeler cet épisode. « Lorsqu’en 1970, à Varsovie, Willy Brandt met un genou, et même les deux, en terre devant le monument érigé en souvenir des victimes du nazisme, il n’a pas besoin de prononcer un discours. Son corps et son esprit parlent pour lui et pour le pays dont il est le représentant éminent ».

Avec cette question. L’Eglise de Belgique n’est-elle pas en mesure de trouver les comportements adéquats ? « L’on me dira. ‘C’est facile, c’est commode… Je dis seulement une parole, mieux : je fais seulement un geste et je serai guéri, comme on dit à l’office… ‘. Pour tenir compte de la pauvreté de nos mots et pour avoir égard à l’ampleur du désastre, des gestes particuliers de repentance devraient être accomplis. Ils porteraient témoignage des valeurs évangéliques que les chrétiens, y compris ceux de la base, persistent à partager ».

Il faut aussi poser des gestes humains. Ce sont ceux de la solidarité, y compris financière —il faut être clair. La commission constituée au sein de la Chambre des représentants vous a adressé des suggestions précises et concrètes. Celles-ci doivent être examinées à tête reposée. Mais vos experts ne pourraient-ils adopter le rythme des temps modernes et ne pas donner l’impression qu’ils ont devant eux l’éternité ? Dans le milieu des juristes spécialisés, le consultant qui demande deux mois avant de rendre un avis sur un sujet délicat est mis au ban de la profession pour incompétence. 

 

3. — Le discours va à l’encontre du message évangélique.

Comme vous sans doute, j’entends, aux portes de certaines églises, un message étonnant. Compassionnel. Pas pour les victimes mais pour les abuseurs.  A tout pécheur miséricorde ! Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre !

Je suppose que vous n’accréditez pas de tels discours. L’Evangile de Matthieu n’a pas de mots assez durs pour les scribes et les pharisiens. Il leur promet rien moins que le feu de la géhenne. Ce n’est une question ni de droit pénal, ni de droit canon. C’est un problème moral.

Traitez-le comme tel. Avec toutes ses conséquences, y compris — je le répète — financières. L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu , dit la Bible. Je ne suis pas l’un de ses exégètes les plus avertis. Je constate que, dans un réflexe de réalisme, Matthieu laisse entendre que l’homme, notamment l’homme blessé,  vit aussi « de pain », c’est-à-dire des secours matériels et moraux que les membres de la communauté doivent lui assurer. Sans réserve.

Je ne voudrais pas me trouver à votre place. Vous accédez à la charge suprême au sein de l’épiscopat à un moment où l’Eglise de Belgique est prise dans la tourmente. Et ce n’est qu’un euphémisme.

Ressaisissez-vous. Parlez en pasteur et pas en manager. Exprimez-vous simplement sans vous livrer au plaisir de la dialectique. Ne faites pas du droit mais de la morale — c’est un juriste qui vous le dis.

Je devine que les jours qui viennent ne seront pas des plus commodes et que l’homme de Bruges hantera encore quelques-unes de vos nuits.  Je n’ai pas de conseil à vous donner. Mais il me semble, toute considération canonique mise à part, que deux règles de conduite s’imposent : la fermeté vis-à-vis des déviants et la solidarité en faveur des victimes.

Je vous remercie de m’avoir lu et vous prie de croire, Monseigneur, en mes sentiments les meilleurs.

 

Ce dimanche 24 avril 2011

 

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