01/08/2011 - J'appelle notre pays...

Un bon discours — mieux vaudrait écrire : un discours exceptionnel — prononcé au bon moment par la bonne personne… Qu’ajouter au message du 20 juillet 2011 ? Rien, sinon murmurer : « Que ceux qui ont des oreilles pour entendre entendent ».

Un bon discours. Pas un mot de trop, pas un de trop peu. Le texte est clair, le ton juste, le geste convaincu. Et, surtout, le propos est articulé, oserais-je dire : de manière pédagogique, sur un ensemble de questions à propos desquelles les Belges ne pouvaient cacher leur inquiétude à la veille de la fête nationale.

Le discours ne se veut pas inutilement rassurant. Tout au plus est-il précisé, à l’intention des marchés étrangers, que la gestion des affaires publiques a été prise en mains, depuis quatre cent jours, par un gouvernement d’affaires courantes. Mais cette situation ne saurait perdurer. Il y a urgence et nécessité, dit le Roi, de former un gouvernement et de l’investir de pleines responsabilités.

Comme on dit à Bruxelles, cela ne peut continuer à durer rester. Traduction. Une trop longue période d’instabilité politique ne peut que compromettre les intérêts dont la Belgique a la charge. Si l’on n’y prend garde, c’est le bien-être du pays qui sera atteint. C’est la poursuite de l’aventure européenne qui sera compromise. Bref, un désastre politique, économique et social à l’échelle d’un pays et même d’un continent.

Le diagnostic est sans appel.

Au bon moment. L’on sait que le Roi ne s’exprime que de manière parcimonieuse. En tout cas, en public.

Il y a les communiqués du Palais. Ils sont rédigés dans un style impersonnel. Ils sont stéréotypés : Le Roi a reçu, ce matin, au château de Laeken… Ces derniers mois, ils se montrent plus prolixes, comme  pour dicter un ordre de marche ou préciser les étapes d’un calendrier. Ils sont transmis par l’agence Belga et figurent sur le site monarchie.be. Le cas échéant, ils sont reproduits dans la presse quotidienne. Inutile de dire que la lecture de ces messages codés est réservée aux initiés du sérail.

Les discours proprement dits sont encore plus rares. Il y en a trois, en réalité, par an. Les circonstances, de temps et de lieu, tout comme les thèmes envisagés diffèrent.

Le premier intervient à la fin janvier. Il est prononcé dans la salle du trône du palais de Bruxelles. Le Roi est chez lui. Il adresse un court message — quelques feuillets — à ce qu’il est convenu d’appeler les corps constitués, tous niveaux de pouvoir confondus. C’est le discours le plus « politique » et souvent le plus communautaire. Si l’occasion se présente ou si l’actualité le justifie, l’on en trouve les extraits les plus significatifs dans la presse quotidienne.

Le deuxième discours est prononcé à la veille de la fête nationale. Il est diffusé via la radio et la télévision. Il est reproduit dans les journaux. La commémoration de la prestation de serment de Léopold Ier, fondateur de la dynastie, est l’occasion pour le Roi de s’adresser au pays et de l’entretenir de grands sujets de société. Comme je le soulignais in tempore non suspecto, soit dans Le Soir du 9 juillet, c’est l’occasion pour le Roi de parler aux Belges, les yeux dans les yeux, en leur rappelant, au-delà de toute considération partisane, quelles sont les préoccupations communes qui devraient les animer et quelles sont les valeurs auxquelles ils devraient adhérer.

Un troisième message est prononcé le 24 décembre. C’est sans doute le plus regardé. Le plus consensuel aussi. Le Roi s’invite dans chaque foyer. C’est l’occasion de traiter de sujets personnels, familiaux ou sociaux. Et de former des vœux pour le pays et ceux qui le composent.

On l’a dit et répété. Chacun des discours prononcés est celui du Roi. A la différence de ce qui se pratique dans d’autres pays, comme le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, le chef de l’Etat ne se contente pas de lire un texte qui a été préparé dans des officines gouvernementales. C’est au Palais qu’un texte est rédigé, par le Roi, ses collaborateurs habituels et, le cas échéant, des plumes occasionnelles. Il est transmis ensuite au Premier ministre. Rien n’empêche ce dernier de faire des suggestions, en plus ou en moins. De toute façon, le discours qui sera lu aura son aval ou ne le sera pas. A tout le moins, le chef du gouvernement ne s’oppose pas à ce que le Roi s’exprime hic et nunc de la sorte.

Evidemment, 2011 présente deux particularités. D’une part, la succession des événements du début juillet donne à penser, non que le discours a été écrit dans la matinée du mardi 19 — il a été enregistré dans l’après-midi — mais que sa version définitive n’a été remise qu’en dernière minute au chef du gouvernement. D’autre part, la situation qui perdure depuis mai 2010 vaut au Premier ministre d’être démissionnaire et de ne plus expédier, comme chacun le sait, que les affaires courantes. Cette configuration politique particulière n’est pas uniquement son fait mais un peu et même beaucoup celui de son parti. Elle a pu l’inciter à faire preuve, en l’occurrence, d’une réelle discrétion

La bonne personne. Je ne peux m’empêcher de poser cette question simple. Quelle autre personnalité que le Roi aurait pu tenir, le 20 juillet, le même discours et être entendu de la même manière ? Poser la question, c’est déjà y répondre. En cela, le Roi reste fidèle, et il le dit, à sa mission constitutionnelle. Il exerce — le terme est audacieux — les prérogatives qui en découlent. Il avait le droit de parler. Il a jugé, de manière pertinente, qu’il en avait aussi le devoir. Qui peut lui en faire le reproche ? 

Le jour de la fête nationale, Paul Van Orshoven, de la KULeuven, a cru, cependant, devoir faire la leçon au Roi. Le constitutionnaliste britannique Bagehot aurait reconnu au monarque le droit de mettre en garde ses ministres (ou ses interlocuteurs politiques) mais pas ses concitoyens. Et encore n’aurait-il eu le droit de le faire qu’à l’occasion d’un colloque singulier dont la confidentialité est assurée, en tout cas dans le chef du Roi…, et donc nul ne pourrait jamais  connaître les tenants et les aboutissants.

L’observation, vite relayée par des populistes piqués au vif par le discours royal, témoigne d’un parti pris manifeste. A l’égard de la Reine Victoria qui, il est vrai, n’avait pas l’habitude de s’exprimer sur les ondes de la BBC !  A l’égard du Roi Albert II qui, est-il sous-entendu, n’aurait pas eu l’aval de son Premier ministre pour s’exprimer de la sorte ! A l’égard d’un ensemble de chefs d’Etat qui, quel que soit le régime politique dans lequel ils officient, se voient à tout le moins reconnaître ce qu’il est convenu d’appeler la fonction tribunicienne. Ils ont le droit de disposer d’une tribune pour rappeler, quand il le faut, à chacun — j’insiste : à chacun — les devoirs de sa charge et pour insister sur les intérêts majeurs que doivent partager les membres d’une société politique ! Ils ont le droit d’en appeler chacun au sens des responsabilités ! Le tout, bien sûr, dans les formes et selon les procédures — dont celle du contreseing — prescrites par la constitution.

C’est le moment de rappeler, que cela plaise ou non, que le même discours placé dans la bouche du Premier ministre ou du président d’une assemblée parlementaire n’aurait pas eu le même écho ou le même effet. Seul le Roi, en somme, était en mesure de prononcer un tel message. C’est ce qui en fait le prix.

Je suis monarchiste. De raison plus que de cœur. Serait-il impudent de soutenir que le discours de juillet 2011 me donne… raison et me conforte, si besoin en était, dans mes convictions raisonnées? Rien de tel que l’exercice correct des responsabilités, y compris celles du Roi, pour en légitimer l’usage et pour donner à l’institution sa réelle signification. 

J’appelle notre pays…, dit le Roi,  en des termes que d’aucuns ont qualifié de gaulliens.  Il s’adresse à ses compatriotes  ou à ses concitoyens. Avec une précision qui vaut son pesant d’or. Albert II ne parle ni de l’Etat — ce qui relève de la technologie institutionnelle —, ni de la nation — ce qui aurait pu paraître ambigu dans une société où la nation flamande entend émerger à côté d’une nation belge.

Il parle plus simplement du pays. Non pas de son pays — il n’est pas roi de Belgique — mais du nôtre. Ce pronom possessif présente la particularité d’inviter au dialogue, au partage et à la solidarité. C’est une manière discrète de rappeler à l’ordre ceux qui s’échinent à tracer à tout instant une ligne de démarcation Nord-Sud et à se prévaloir de l’existence de deux démocraties au sein d’un seul pays.

Le discours du 20 juillet ne résout rien, cela va sans dire. Mais il place chacun — gouvernant ou citoyen — devant ses responsabilités. De ce fait, il redonne espoir. Un rayon de soleil dans un été maussade.

(La Revue générale, août-septembre 2011)

 

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