1/04/2012 - Les Misérables

Il faut lire ou relire les quinze cents pages des Misérables. Et pourquoi ne pas chausser, pour ce faire, des lunettes institutionnelles ? Chez Victor Hugo, la préoccupation politique se mêle toujours au discours social. Le propos sur l’Etat n’est jamais loin du récit romanesque.

Les trois pouvoirs, mais aussi la constitution et l’Europe, trouvent leur compte dans ce monument de la littérature engagée.

Nulle tendresse pour le gouvernement dans Les Misérables.

Il lui est reproché de fonctionner comme comme sous l’Ancien régime et de s’arroger des prérogatives souveraines. Il est accusé de commander à une armée de fonctionnaires — ces « ombres de l’ombre (sans charisme) qui mènent une politique de l’ombre. Pas étonnant dès lors que ce gouvernement se reconnaisse le droit de vie et de mort sur les êtres humains — le discours abolitionniste trouve ici une illustre recrue.

Il va sans dire que les gouvernements du Second Empire sont des cibles de choix. Comme gouvernement et administration, (le Premier Empire) fut assurément une époque intolérable de tyrannie ; mais souvenons-nous que notre liberté fut largement payée en gloire… On nous prenait toutes nos libertés… Mais à toutes nos plaintes, on pouvait dire des réponses magnifiques ; on pouvait nous répondre : Marengo ! Iéna ! Austerlitz !

Rien de pareil avec Napoléon le Petit — pour ne pas écrire : le minuscule —, ses ministres et ses fonctionnaires. Si le gouvernement, mieux conseillé, ne s’arrête sur cette pente pendant qu’il est temps encore, avant peu nous aurons le despotisme de 1807 moins la gloire. Nous aurons l’Empire sans l’empereur.

Et le Parlement ? Le poète d’Hernani est pair de France (de 1845 à 1848) puis représentant du peuple (de 1848 à 1851). L’exilé de Bruxelles, Vianden, Jersey ou Guernessey deviendra député en 1871. In fine, il occupera un siège de sénateur de 1876 à 1885.

Les travaux des assemblées parlementaires ne sauraient le laisser indifférent. Les discours qu’il y prononce sont des pièces d’anthologie. Il s’agit de véritables manifestes — sur la peine de mort, le suffrage universel, l’assistance publique, la misère, la déportation… —.

Les préoccupations concrètes ne sont jamais loin. Il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies.

Il n’est pas établi que ces propos éloquents parlent encore à l’oreille des représentants de la Nation d’aujourd’hui. Il n’empêche. Ils gardent leur pertinence. Ils tranchent sur tant de propos creux ou de considérations « au ras des pâquerettes », pour écrire les choses avec élégance. Ils transcendent volontiers les situations de temps et de lieu pour s’inscrire dans une préoccupation universelle.

Mieux encore : les romans et les discours de Victor Hugo s’entremêlent. Les Misérables n’échappent pas à la loi du genre. A quelques années de distance, ils font écho à l’intervention du 9 juillet 1849. Le député s’exprime à la tribune  de l’Assemblée nationale : Détruire la misère ! Oui, cela est possible !  Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en  pareille matière, tant que le possible n'est pas le fait, le devoir n'est pas  rempli… Vous voulez les misérables secourus, je veux la misère vaincue.

Que dire des autorités de justice ? Elles sont, sinon au cœur du moins aux lisières du récit romanesque. Les interventions du juge répressif, auxquelles il convient de joindre celles de la police, contribuent à assurer le rebondissement de l’action. Depuis la condamnation — pour le vol d’un pain — au bagne de Toulon jusqu’à la comparution au tribunal d’Arras — pour le vol de quelques pommes —, en passant par la traque interminable que mène l’inspecteur Javert, ce chien fils d'une louve.

Sur ce terrain, la thèse de l’auteur est simple. Féconde aussi. Pas assez de justice et beaucoup trop de police.

Ce n’est pas à dire que le juge est absout de toute faute. D’où cette formule féroce. Grattez le juge, vous trouverez le bourreau. Le code peut être inhumain, surtout s’il est interprété en dépit du bon sens. Le délinquant, de son côté, porte toujours en lui une part d’humanité.

Ce n’est pas Marius, le jeune avocat, qui soutiendra le contraire. Il a retenu la leçon de M. Madeleine : La première justice, c’est la conscience… C’est une grande chose divine.

Plus généralement, Hugo croit en la Constitution. Il dénonce avec virulence les chartes octroyées par les Bourbons. Une charte est un masque, le mensonge est dessous. Un peuple qui accepte une charte abdique… Non, pas de charte !

Il croit, par contre, à la vertu des constitutions démocratiques. Elles ont pour vocation d’établir la république, d’organiser les pouvoirs, de consacrer les droits des citoyens — dans le sillage de la déclaration de 1789.

1851. Hugo sort dans les rues de Paris. La foule l’acclame : « Vive Victor Hugo ». Lui rétorque : « Criez : vive la constitution ». Tant il est vrai que les hommes — il faudrait écrire : les grands hommes — doivent s’effacer devant l’œuvre, y compris politique, qu’ils contribuent à édifier. Ils sont mortels. Si elles sont bien conçues, leurs réalisations, elles, peuvent s’inscrire dans la légende des siècles.

Encore faut-il que les principes ne s’étiolent  ni ne pâlissent dans la cave constitutionnelle. Le roman devient ici manifeste politique. Il attaque de front les exploiteurs de la misère humaine. Il veut agir sur un terrain où se mêlent et se confondent les infortunés et les infâmes, bref les misérables.

Hugo croit aussi en l’Europe. Il ne cache pas son ambition pour ce continent. L’action politique se résume en une maxime : Le réel gouverné par le vrai . Et le visionnaire d’ajouter: La civilisation tiendra ses assises au sommet de l’Europe et, plus tard, au centre des continents, dans un grand parlement de l’intelligence .

Quel parlementaire européen ne souscrirait à cette déclaration ?  En dépit de sa grandiloquence, le discours ramène à l’essentiel. L’Europe des cultures et des arts autant sinon plus que celle des marchands et des capitaines d’industrie !

Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand Sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le Parlement est à l'Angleterre, ce que la Diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France !

L’éloquence va de pair avec l’établissement d’un projet institutionnel précis. Aux yeux d’Hugo, il faut ni plus ni moins créer les Etats-Unis d’Europe.  Comme en Amérique, il faut leur donner une forme fédérale. E pluribus unum. Tant il est vrai, comme l’écrit le préfacier des Burgraves que « la civilisation nous fait à tous les mêmes entrailles, le même esprit, le même but, le même avenir ».

Et pourquoi pas l’Euro, tant qu’à faire ? Une monnaie continentale, à double base métallique et fiduciaire, ayant pour point d’appui le capital Europe tout entier et pour moteur l’activité libre de deux cents millions d’hommes, cette monnaie, une, remplacerait et résorberait toutes les absurdes variétés monétaires d’aujourd’hui, effigies de princes, figures des misères, variétés qui sont autant de causes d’appauvrissement.

La modernité d’Hugo saute aux yeux. Quelques références empruntées au fil des pages des Misérables et d’œuvres connexes en témoignent à suffisance. Elles mériteraient des analyses approfondies. Elles attestent, en tout cas, de la préoccupation de l’auteur de ne pas réduire l’Etat à des fonctions misérables et, au contraire, de lui donner l’autorité et les moyens de lutter contre les injustices sociales.

Gavroche n’est pas mort pour rien.

(La Revue Générale, avril 2012)

 

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27 novembre 2013
Sixième réforme de l'Etat
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