Hommage à Wilfried Martens

Le 18 avril 2006, à l'occasion de la publication de son livre Mémoires pour mon pays, Wilfried Martens avait demandé au Sénateur Delpérée et au Ministre Président Yves Leterme de le présenter. Voici le discours prononcé par Francis Delpérée.

« Un livre, c’est d’abord une photo de couverture. Et, quand il s’agit d’un livre de mémoires, c’est d’abord une photo de l’auteur.

Je l’avoue. La photo qui accompagne Mémoires pour mon pays m’a surpris. Un instant, je me suis demandé pourquoi. Je crois avoir trouvé l’explication. En réalité, ce qui m’a surpris, ce sont les lunettes de Wilfried Martens.

J’avais en souvenir des photos prises, ici même, lors de la signature du pacte d’Egmont. J’avais sous la main des photos prises plus tard à Louvain-la-Neuve, à la veille de la chute de Martens X. Les lunettes d’hier et d’avant-hier me paraissaient plus grosses, plus noires, plus rondes.

Ce fut le déclic. Les Mémoires pour mon pays pouvaient se lire avec plusieurs paires de lunettes. Je change de verres. Je change de monture. Je ne change pas seulement de look, comme on dit. Je change de lecture et de commentaire.

Les Mémoires peuvent faire l’objet d’une lecture plurielle. Pas seulement en fonction de la personnalité du lecteur – Francis Delpérée n’est pas Yves Leterme, l’inverse non plus -. Pas seulement en fonction de différences nord-sud – le Meetjesland n’est pas Houte si plout -. Pas seulement en fonction de la taille du livre – les Flamands ont droit à deux fois plus de pages mais ce n’est pas pour le même prix…­-.

Non. La lecture sera différente selon que l’on chausse l’une ou l’autre paire de lunettes. Pour ma part, j’en mettrai trois.

1. – Je mets, d’abord, les lunettes du psychologue – que je ne suis pas -. Le Premier ministre s’étend sur le divan. Il s’installe. Il se raconte. Il raconte sa vie qui, pour un temps et pour une part, est aussi la nôtre. En tout cas, c’est la vie de notre pays.

Je prends note au fil de la conversation. Je vous le demande en mille. Quels sont les mots qui reviennent le plus souvent sur les lèvres un peu pincées de notre auteur ? Ces mots sont surprenants. Je vous les livre en vrac. « Loyauté, loyalisme, fidélité, confiance, honnêteté… ».

Un autre Freud dira si ce sont là les propos d’un homme de principes et de conviction. Ou le cri d’un être trahi. Les deux sans doute.

Car Wilfried Martens n’hésite pas à se prévaloir, fût-ce avec quelque ostentation de « l’austère devoir » dont parlait un jour Jean Gol. « J’ai fait ce que je devais faire », peut-il dire rasséréné.

Mais, ici ou là, pointe un rien d’amertume. « Que sont mes amis devenus ? », demande le poète Rutebeuf. Ils n’étaient pas là, répond Wilfried Martens, lorsqu’il s’est agi d’inaugurer mon buste dans un couloir du Palais de la Nation.

Il est vrai aussi, pour citer une excellence sociale-chrétienne, que, lorsqu’un nouveau Premier ministre pénètre au 16 rue de la Loi, ses amis politiques - mais qu’est-ce qu’un ami en politique ? - prennent déjà les mesures de son cercueil. Et ce n’est pas qu’une allusion à la forme de la table du conseil.

2. – Je chausse, ensuite, les lunettes du constitutionnaliste - ce qui est plus mon métier -. J’endosse, par la même occasion, les habits de l’explorateur. Je pars à l’affût du gibier, je veux dire à la quête d’une révélation. Un fait, un document, une lettre… J’étais d’autant plus curieux que Guy Daloze m’avait mis l’eau à la bouche. En me disant : « Tu vas voir… ».

J’ai vu. Je reconnais que le suspense est bien entretenu. Cent pages, deux cents pages, trois cents pages… Un récit de vingt ans de vie politique. Classique. Un long récit de vie européenne. Intéressant et inédit. J’éprouvais néanmoins le sentiment que la mèche faisait long feu…

Et puis, soudain, un rayon de soleil dans un hiver qui ne finit pas de s’étirer. Je suis à la page 419, aux quatre cinquièmes du livre. Une révélation. Une vraie. Pour moi comme pour beaucoup d’autres. Une lettre du Roi Baudouin à « son » Premier ministre.

« Son » Premier ministre… Ce titre lui va comme un gant. D’autres ne sauraient s’en prévaloir. Ni Leo Tindemans – qui a tant fâché les Francophones et, en ce sens, indisposé le Roi -. Ni Mark Eyskens – qui, comme la rose, n’a duré que l’espace d’un matin -. Ni Jean-Luc Dehaene – à cheval sur deux règnes -. Lui, Wilfried, il est le Premier ministre de Baudouin.

Alors Baudouin lui écrit. Wilfried Martens nous met dans le secret. Il s’en explique – un peu laborieusement, d’ailleurs -. Il y a des précédents : Jean Duvieusart et Gaston Eyskens. Il y a d’autres indiscrétions : Willy Claes ou Gérard Deprez. Il y a eu des fuites : José-Alain Fralon, le journaliste du Monde La faute est partagée. Et avouée. Sera-t-elle à moitié pardonnée ?

Que dit le Roi ? Nous sommes le 11 juillet 1988 – le 11 juillet, une date symbolique…-. Nous sommes à la veille des lois du 8 août. Baudouin exprime sa préoccupation, pour ne pas dire : son inquiétude, à propos de la réforme de l’Etat qui connaît un nouveau chantier.

D’accord pour élargir les compétences des communautés et des régions mais où reste le renforcement de l’Etat central ? D’accord pour un fédéralisme de coopération mais que se passera-t-il si les collectivités fédérées ne participent pas à l’œuvre commune ? Ne va-t-on pas tout droit à la paralysie et au blocage ? Et comment s’en sortir ?

Dix jours plus tard, dans le discours du 21 juillet - qui a, bien entendu, reçu l’aval du Premier ministre -, le Roi reprend le même thème. Il préconise un fédéralisme qui rejette – je cite – « toute forme de séparatisme explicite ou larvée ». C’était il y a dix-huit ans. Nihil novi sub sole, comme on dit dans nos trois langues nationales.

3. – Je mets encore les lunettes du parlementaire – ce que je suis de manière novice depuis deux ans, mais il est vrai que deux ans, c’est la durée moyenne d’une législature sous l’ère Martens -.

Sur ce terrain, le dossier sera rapidement ficelé. Wilfried Martens est un homme de gouvernement. C’est un chef de parti, que ce soit au niveau flamand ou européen. Le Parlement n’est pas sa tasse de thé. Il n’aime pas se trouver dans ce qu’il appelle la « fosse aux lions ». Il s’impatiente devant les tergiversations des assemblées qui hésitent à accepter les arrangements politiques qui ont été conçus en dehors de leurs enceintes. Il se plaint du « cauchemar » qu’occasionne la double lecture. Il a des mots durs pour les « juristes du Sénat ». Je présume qu’il ne vise que ceux du CVP…

Et si j’abandonnais mes paires encombrantes de lunettes ? Et si je lisais les Mémoires à l’œil nu ? Et si je me laissais emporter par un récit mené tambour battant de près de cinquante ans de vie politique ? Et si je me laissais séduire par ces portraits, souvent féroces, qui émaillent les pages d’un livre qui se laisse lire comme un roman ? Et si je me délectais de ces annotations de détail sur la vie politique : une chambre d’hôtel en Sicile, un dancing à Kinshasa (le « Vatican », cela ne s’invente pas…), une villa en Provence… ? Mais je vous laisse découvrir ces « menus plaisirs » sans en dévoiler, c’est le cas de le dire, les secrets.

Marcel-Henri Jaspar a écrit jadis Souvenirs sans retouche. Les méchantes langues disaient qu’il avait surtout écrit des « retouches sans souvenir ». Ce n’est pas le cas de Wilfried Martens. Et il serait injuste de lui retourner le titre de son livre. Il nous parle de « son pays ». Je suppose qu’il veut parler du « nôtre ». Il n’est pas de ceux qui considèrent que notre pays ne doit être cité que « pour mémoire ».

Au contraire. Il dit avec fermeté son attachement quasi viscéral à la Flandre de ses racines, à la Belgique fédérale du début du troisième millénaire, à l’Europe, terre d’avenir. Il nous explique, il nous convainc surtout, qu’il doit être possible de concilier un réel attachement à ces trois patries – pour utiliser un mot qui revient à la mode -.

A cet égard, et au risque de sortir du rôle qui m’a été assigné, je dois dire que le livre de Wilfried Martens vient à son heure.

Monsieur le Premier ministre, vous n’avez pas, à proprement parler, écrit un livre historique même si les historiens trouveront dans vos mémoires des matériaux importants pour écrire l’histoire de la Belgique et de l’Europe dans la deuxième moitié du XXème siècle.

Non. Vous avez écrit un livre politique, dans le meilleur sens de l’expression. Et il était bon qu’il en fût ainsi. Ce livre, nous allons le lire ou le relire. Avec ou sans lunettes… »

Francis Delpérée

 

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27 novembre 2013
Sixième réforme de l'Etat
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Affiche2010

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